Poésies sur Pégase

L'Albatros, Charles Beaudelaire

 

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage

Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

Qui suivent, indolents compagnons de voyage,

Le navire glissant sur les gouffres amers.

 

A peine les ont-ils déposés sur les planches,

Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,

Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches

Comme des avirons traîner à côté d'eux.

 

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !

Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !

L'un agace son bec avec un brûle-gueule,

L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

 

Le Poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

 

 

Pégase, Pierre LOUŸS (1870-1925)

 

De ses quatre pieds purs faisant feu sur le sol,

La Bête chimérique et blanche s'écartèle,

Et son vierge poitrail qu'homme ni dieu n'attelle

S'éploie en un vivace et mystérieux vol.

 

Il monte, et la crinière éparse en auréole

Du cheval décroissant fait un astre immortel

Qui resplendit dans l'or du ciel nocturne, tel

Orion scintillant à l'air glacé d'Éole.

 

Et comme au temps où les esprits libres et beaux

Buvaient au flot sacré jailli sous les sabots

L'illusion des sidérales chevauchées,

 

Les Poètes en deuil de leurs cultes perdus

Imaginent encor sous leurs mains approchées

L'étalon blanc bondir dans les cieux défendus.

 

 

Le Cheval, Victor Hugo

 

Je l'avais saisi par la bride ;

Je tirais, les poings dans les nœuds,

Ayant dans les sourcils la ride

De cet effort vertigineux.

 

C'était le grand cheval de gloire,

Né de la mer comme Astarté,

A qui l'aurore donne à boire

Dans les urnes de la clarté ;

 

L'alérion aux bonds sublimes,

Qui se cabre, immense, indompté,

Plein du hennissement des cimes,

Dans la bleue immortalité.

 

Tout génie, élevant sa coupe,

Dressant sa torche, au fond des cieux,

Superbe, a passé sur la croupe

De ce monstre mystérieux.

 

Les poètes et les prophètes,

O terre, tu les reconnais

Aux brûlures que leur ont faites

Les étoiles de son harnais.

 

Il souffle l'ode, l'épopée,

Le drame, les puissants effrois,

Hors des fourreaux les coups d'épée,

Les forfaits hors du cœur des rois.

 

Père de la source sereine,

Il fait du rocher ténébreux

Jaillir pour les grecs Hippocrène,

Et Raphidium pour les hébreux.

 

Il traverse l'Apocalypse ;

Pâle, il a la mort sur son dos.

Sa grande aile brumeuse éclipse

La lune devant Ténédos.

 

Le cri d'Amos, l'humeur d'Achille

Gonfle sa narine et lui sied ;

La mesure du vers d'Eschyle,

C'est le battement de son pied.

 

Sur le fruit mort il penche l'arbre,

Les mères sur l'enfant tombé ;

Lugubre, il fait Rachel de marbre,

Il fait de pierre Niobé.

 

Quand il part, l'idée est sa cible ;

Quand il se dresse, crins au vent,

L'ouverture de l'impossible

Luit sous ses deux pieds de devant.

 

Il défie Eclair à la course ;

Il a le Pinde, il aime Endor ;

Fauve, il pourrait relayer l'Ourse

Qui traîne le Chariot d'or.

 

Il plonge au noir zénith ; il joue

Avec tout ce qu'on peut oser ;

Le zodiaque, énorme roue,

A failli parfois l'écraser.

 

Dieu fit le gouffre à son usage.

Il lui faut les cieux non frayés,

L'essor fou, l'ombre, et le paysage

Au-dessus de pics foudroyés.

 

Dans les vastes brumes funèbres

Il vole, il plane ; il a l'amour

De se ruer dans les ténèbres

Jusqu'à ce qu'il trouve le jour.

 

Sa prunelle sauvage et forte

Fixe sur l'homme, atome nu,

L'effrayant regard qu'on rapporte

De ces courses dans l'inconnu.

 

Il n'est docile, il n'est propice

Qu'à celui qui, la lyre en main,

Le pousse dans le précipice,

Au-delà de l'esprit humain.

 

Son écurie, où vit la fée,

Veut un divin palefrenier ;

Le premier s'appelait Orphée,

Et le dernier, André Chénier.

 

Il domine notre âme entière ;

Ezéchiel sous le palmier

L'attend, et c'est dans sa litière

Que Job prend son tas de fumier.

 

Malheur à celui qu'il étonne

Ou qui veut jouer avec lui !

Il ressemble au couchant d'automne

Dans son inexorable ennui.

 

Plus d'un sur son dos se déforme ;

Il hait le joug et le collier ;

Sa fonction est d'être énorme

Sans s'occuper du cavalier.

 

Sans patience et sans clémence,

Il laisse, en son vol effréné,

Derrière sa ruade immense

Malebranche désarçonné.

 

Son flanc ruisselant d'étincelles

Porte le reste du lien

Qu'ont tâché de lui mettre aux ailes

Despréaux et Quintilien.

 

Pensif, j'entraînais loin des crimes,

Des dieux, des rois, de la douleur,

Ce sombre cheval des abîmes

Vers le pré de l'idylle en fleur.

 

Je le tirais vers la prairie

Où l'aube, qui vient s'y poser,

Fait naître l'éplogue attendrie

Entre le rire et le baiser.

 

C'est là que croît, dans la ravine

Où fuit Plaute, ou Racan se plaît,

L'épigramme, cette aubépine,

Et ce trèfle, le triolet.

 

C'est là que l'abbé Chaulieu prêche,

Et que verdit sous les buissons

Toute cette herbe tendre et fraîche

Ou Segrais cueille ses chansons.

 

Le cheval luttait ; ses prunelles,

Comme le glaive et l'yatagan,

Brillaient ; il secouait ses ailes

Avec des souffles d'ouragan.

 

Il voulait retourner au gouffre ;

Il reculait, prodigieux,

Ayant dans ses naseaux le soufre

Et l'âme du monde en ses yeux.

 

Il hennissait vers l'invisible ;

Il appelait l'ombre au secours ;

A ses appels le ciel terrible

Remuait des tonnerres sourds.

 

Les bacchantes heurtaient leurs sistres,

Les sphinx ouvraient leurs yeux profonds ;

On voyait, à leurs doigts sinistres,

S'allonger l'ongle des griffons.

 

Les constellations en flamme

Frissonnaient à son cri vivant

Comme dans la main d'une femme

Une lampe se courbe au vent.

 

Chaque fois que son aile sombre

Battait le vaste azur terni,

Tous les groupes d'astres de l'ombre

S'effarouchaient dans l'infini.

 

Moi, sans quitter la plate-longe,

Sans le lâcher, je lui montrais

Le pré charmant, couleur de songe,

Où le vers rit sous l'antre frais.

 

Je lui montrais le champ, l'ombrage,

Les gazons par juin attiédis ;

Je lui montrais le pâturage

Que nous appelons paradis.

 

- Que fais-tu là ? me dit Virgile.

Et je répondis, tout couvert

De l'écume du monstre agile :

- Maître, je mets Pégase au vert."

 

 

Elégies, XXXI, André Chénier

 

Mânes de Callimaque, ombre de Philétas,

Dans vos saintes forêts daignez guider mes pas.

J'ose, nouveau pontife, aux antres du Parnasse,

Mêler des chants français dans les chœurs de la Grèce.

Dites en quel vallon vos écrits médités

Soumirent à vos vœux les plus rares beautés.

Qu'aisément à ce prix un jeune cœur s'embrase.

Je n'ai point pour la gloire inquiété Pégase.

L'obscurité tranquille est plus chère à mes yeux

Que de ses favoris l'éclat laborieux.

Peut-être, n'écoutant qu'une jeune manie,

J'eusse aux rayons d'Homère allumé mon génie,

Et d'un essor nouveau, jusqu'à lui m'élevant,

Volé de bouche en bouche heureux et triomphant.

Mais la tendre Élégie et sa grâce touchante

M'ont séduit : l'Élégie à la voix gémissante,

Au ris mêlé de pleurs, aux longs cheveux épars ;

Belle, levant au ciel ses humides regards,

Sur un axe brillant c'est moi qui la promène

Parmi tous ces palais dont s'enrichit la Seine ;

Le peuple des Amours y marche auprès de nous ;

La lyre est dans leurs mains. Cortége aimable et doux,

Qu'aux fêtes de la Grèce enleva l'Italie !

Et ma fière Camille est la sœur de Délie.

L'Élégie, ô Le Brun ! renaît dans nos chansons,

Et les Muses pour elle ont amolli nos sons.

Avant que leur projet, qui fut bientôt le nôtre,

Pour devenir amis nous offrit l'un à l'autre,

Elle avait ton amour, comme elle avait le mien ;

Elle allait de ta lyre implorer le soutien.

Pour montrer dans Paris sa langueur séduisante,

Elle implorait aussi ma lyre complaisante.

Femme, et pleine d'attraits, et fille de Vénus,

Elle avait deux amants l'un à l'autre inconnus.

J'ai vu qu'à ses faveurs ta part est la plus belle ;

Et pourtant je me plais à lui rester fidèle,

A voir mon vers au rire, aux pleurs abandonné,

De rose ou de cyprès par elle couronné.

Par la lyre attendris, les rochers du Riphée

Se pressaient, nous dit-on, sur les traces d'Orphée.

Des murs fils de la lyre ont gardé les Thébains ;

Arion à la lyre a dû de longs destins.

Je lui dois des plaisirs : j'ai vu plus d'une belle,

A mes accents émue, accuser l'infidèle

Qui me faisait pleurer et dont j'étais trahi,

Et souhaiter l'amour de qui le sent ainsi.

Mais, Dieux que de plaisir quand, muette, immobile,

Mes i-liants font soupirer ma naïve Camille ;

Quand mon vers, tour à tour humble, doux, outrageant,

Éveille sur sa bouche un sourire indulgent ;

Quand ma voix altérée enflammant son visage,

Son baiser vole et vient l'arrêter au passage !

Oh ! je ne quitte plus ces bosquets enchanteurs

Où rêva mon ïibulle aux soupirs séducteurs,

Où le feuillage encor dit Corinne charmante,

Où Cinthie est écrite en l'écorce odorante,

Où les sentiers français ne me conduisaient pas,

Où mes pas de Le Brun ont rencontré les pas.

Ainsi, que mes écrits, enfants de ma jeunesse,

Soient un code d'amour, de plaisir, de tendresse ;

Que partout de Vénus ils dispersent les traits ;

Que ma voix, que mon âme, y vivent à jamais ;

Qu'une jeune beauté, sur la plume et la soie,

Attendant le mortel qui fait toute sa joie,

S'amuse à mes chansons, y médite à loisir

Les baisers dont bientôt elle veut l'accueillir.

Qu'à bien aimer tous deux mes chansons les excitent ;

Qu'ils s'adressent mes vers, qu'ensemble ils les récitent

Lassés de leurs plaisirs, qu'aux feux de mes pinceaux

Ils s'animent encore à des plaisirs nouveaux ;

Qu'au matin sur sa couche, à me lire empressée,

Lise du cloître austère éloigne sa pensée ;

Chaque bruit qu'elle entend, que sa tremblante main

Me glisse dans ses draps et tout près de son sein ;

Qu'un jeune homme, agité d'une flamme inconnue,

S'écrie aux doux tableaux de ma muse ingénue :

— « Ce poète amoureux, qui me connaît si bien,

Quand il a peint son cœur, avait lu dans le mien. » —

 

 

Épigramme, François MAYNARD

 

Un rare écrivain comme toi

Devrait enrichir sa famille

D'autant d'argent que le feu roi

En avait mis dans la Bastille.

Mais les vers ont perdu leur prix,

Et pour les excellents esprits

La faveur des princes est morte.

Malheur, en cet âge brutal,

Pégase est un cheval qui porte

Les grands hommes à l’hôpital.

 

 

Le bocage royal, Epitre à Jean Galland, Ronsard

 

Ainsi la Poésie en la jeune saison

Bouillonne dans nos cœurs ; qui n'a soin de raison

Serve de l'appétit, et brusquement anime

D'un Poète gaillard la fureur magnanime :

Il devient amoureux, il suit les grands Seigneurs,

Il aime les faveurs, il cherche les honneurs,

Et plein de passions en l'esprit ne repose

Que de nuit et de jour ardent il ne compose ;

Soupçonneux, furieux, superbe et dédaigneux ;

Et de lui seulement curieux et songeux,

Se feignant quelque Dieu : tant la rage felonne

De sou jeune désir son courage aiguillonne.

Mais quand trente cinq ans ou quarante ont tiedi,

Ou plutôt refroidi le sang accouardi,

Et que les cheveux blancs des cathares apportent,

Et que les genoux froids leur bâtiment ne portent,

Et que le front se ride en diverses façons ;

Lors la Muse s'enfuit et nos belles chansons,

Pégase se tarit, et n'y a plus de trace

Qui nous puisse conduire au sommet de Parnasse :

Nos Lauriers sont séchés, et le train de nos vers

Se présente à nos yeux boiteux et de travers :

Toujours quelque malheur en marchant les retarde,

Et comme par dépit la Muse les regarde :

Car l'âme leur défaut, la force, et la grandeur

Que produisent le sang en sa première ardeur.

 

Et pource si quelqu'un désire être Poète,

Il faut que sans vieillir être jeune il souhaite,

Prompt, gaillard, amoureux : car depuis que le temps

Aura dessus sa teste amassé quarante ans,

Ainsi qu'un Rossignol tiendra la bouche close,

Qui près de ses petits sans chanter se repose.

 

 

La Fontaine, épitre XVI

 

Du Pégase à la corne dure,

Et ne saurois à la Couture'

Trouver de plus fine monture.

Mais prends garde, je te conjure,

Qu'il ne t'affole la fressure,

Ou fasse au chef une blessure

Qui soit de difficile cure ;

Car il est gai de sa nature,

Fringant, délicat d'embouchure,

Et ce n'est pas chose trop sûre

Que d'y monter à l'aventure.

Si tu le domptes, je t'assure

Qu'un jour chez la race future

 

 

L’art poétique, CHANT PREMIER. Boileau

 

C'est en vain qu'au Parnasse un téméraire auteur

Pense de l'Art des Vers atteindre la hauteur.

S'il ne sent point du Ciel l'influence secrète,

Si son Astre en naissant ne l'a formé Poète,

Dans son génie étroit il est toujours captif.

Pour lui Phébus est sourd, et Pégase est rétif.

 

 

A la muse Calliope, Ronsard

 

Descends du ciel, Calliope, et repousse

Tous les ennuis de ce tien nourrisson,

Soit de ton luth, ou soit de ta voix douce,

Ou par le miel qui coule en ta chanson.

 

Par toi je respire,

C'est toi qui ma lyre

Guides et conduis ;

C'est toi, ma Princesse,

Qui me fais sans cesse

Fol comme je suis.

 

Certainement avant que né je fusse,

Pour te chanter tu m'avais ordonné ;

Le Ciel voulut que cette gloire j'eusse

D'être ton chantre avant que d'être né.

 

La bouche m'agrée

Que ta voix sucrée

De son miel a pu,

Laquelle en Parnasse

De l'eau de Pégase

Gloutement a bu.

 

Heureux celui que ta folie amuse !

Ta douce erreur ne le peut faire errer,

Voire et si doit t'ayant pour guide, ô Muse,

Hors du tombeau tout vif se déterrer...

 

Si dès mon enfance

Le premier de France

J'ai pindarisé,

De telle entreprise

Heureusement prise

Je me vois prisé...

 

C'est toi qui fais que j'aime les fontaines

Tout éloigné de ce monstre ignorant,

Tirant mes pas par les roches hautaines

Après les tiens que je suis adorant.

 

Tu es ma liesse,

Tu es ma Déesse,

Mes souhaits parfaits ;

Si rien je compose,

Si rien je dispose,

En moi tu le fais.

 

Dedans quel antre, en quel désert sauvage

Me guides-tu, et quel ruisseau sacré

A ta grandeur me sera doux breuvage,

Pour mieux chanter ta louange à mon gré ?...

 

Sus debout, ma lyre !

Un chant je veux dire

Sur tes cordes d'or :

La divine grâce

Des beaux vers d'Horace

Me plaît bien encor...

 

 

Cahiers, Jean Cocteau

 

La mort a le bras long elle a la main plus douce

 Que le naseau d'un cheval

Et sache qu'il suffit d'une faible secousse

 Pour la perdre dans le bal.

[…]

 

J'ai si longtemps flatté son épaule et son aile

 Caressé son cou poli

Que tout cela ne peut que finir après d'elle

 Couchés sur le même lit.

 

 

Pégase mis au joug, Friedrich Schiller —Traduit par Gérard de Nerval.

 

Dans un marché de chevaux (à Hay-Market, je crois), certain poète affamé mit en vente Pégase, parmi beaucoup d’autres denrées.

Le cheval ailé hennissait et se cabrait avec des mouvements majestueux. Tout le monde l’admirant, s’écriait : « Le noble animal ! quel dommage qu’une inutile paire d’ailes dépare sa taille élancée !... Il serait l’ornement du plus bel attelage. La race en est rare, car personne n’est tenté de voyager dans les airs. » Et chacun craignait d’exposer son argent à un pareil achat ; un fermier en eut envie : « Il est vrai, dit-il, que ses ailes ne peuvent servir à rien, mais en les attachant ou en les coupant, ce cheval sera toujours bon pour le tirage. J’y risquerais bien vingt livres. » Le poète ravi lui frappe dans la main : « Un homme n’a qu’une parole ! » s’écrie-t-il, et maître Jean part gaîment avec son emplète.

Le noble cheval est attelé ; mais à peine sent-il une charge inconnue, qu’il s’élance indigné, et d’une secousse impétueuse jette le chariot dans un fossé : « Oh ! oh ! dit maître Jean, ce cheval est trop vif pour ne mener qu’une charrette. Expérience vaut science : demain j’ai des voyageurs à conduire, je l’attellerai à la voiture ; il est assez fort pour me faire le service de deux autres chevaux, et sa fougue passera avec l’âge. »

D’abord tout alla bien : le léger coursier communiquait son ardeur à l’indigne attelage dont il faisait partie, et la voiture volait comme un trait. Mais qu’en arriva-t-il ? Les yeux fixés au ciel, et peu accoutumé à cheminer d’un pas égal, il abandonne bientôt la route tracée, et, n’obéissant plus qu’à sa nature, il se précipite parmi les marais, les champs et les broussailles ; la même fureur s’empare des autres chevaux ; aucun cri, aucun frein ne peut les arrêter, jusqu’à ce que la voiture, après mainte culbute, aille enfin, au grand effroi des voyageurs, s’arrêter toute brisée au sommet d’un mont escarpé.

« Je ne m’y suis pas bien pris, dit maître Jean un peu pensif, ce moyen-là ne réussira jamais ; il faut réduire cet animal furieux par la faim et par le travail. » Nouvel essai. Trois jours après le beau Pégase n’est déjà plus qu’une ombre. « Je l’ai trouvé ! s’écrie notre homme, allons ! qu’il tire la charrue avec le plus fort de mes bœufs. »

Aussitôt fait que dit : sa charrue offre aux yeux l’attelage risible d’un bœuf et d’un cheval ailé. Indigné, ce dernier fait d’impuissants efforts pour reprendre son vol superbe. Mais en vain : son compagnon n’en va pas plus vite, et le divin coursier est obligé de se conformer à son pas, jusqu’à ce qu’épuisé par une longue résistance la force abandonne ses membres, et qu’accablé de fatigues il tombe et roule à terre.

« Méchant animal, crie maître Jean l’accablant d’injures et de coups, tu n’es pas même bon pour labourer mon champ ! Maudit soit le fripon qui t’a vendu à moi ! » Tandis que le fouet servait de conclusion à sa harangue, un jeune homme, vif et de bonne humeur, vient à passer sur la route ; une lyre résonne dans ses mains, et parmi ses cheveux blonds éclate une bandelette d’or. « Que veux-tu faire, dit-il, mon ami, d’un attelage aussi singulier ? que signifie cette union bizarre d’un bœuf avec un oiseau ? Veux-tu me confier un instant ton cheval à l’essai, et tu verras un beau prodige. »

Le cheval est dételé, et le jeune homme saute sur sa croupe en souriant. À peine Pégase reconnaît-il la main du maître, qu’il mord fièrement son frein, prend son essor et lance des éclairs de ses yeux divins : ce n’est plus un cheval, c’est un dieu qui s’élève au ciel avec majesté, et déployant ses ailes, se perd bientôt parmi les espaces azurés, où les yeux des humains ne peuvent plus le suivre.

 

 

Pégase - José-Maria de Heredia

 

Voici le Monstre ailé, mon fils, lui dit la Muse.

Sous son poil rose court le beau sang de Méduse ;

Son œil réfléchit tout l’azur du ciel natal,

Les sources ont lavé ses sabots de cristal,

À ses larges naseaux fume une brume bleue

Et l’Aurore a doré sa crinière et sa queue…

 

Flatte-le, parle-lui. Dis-lui : « Fils de Gorgo

Pégase ! écoute-moi : mon nom, Victor Hugo,

Vibre plus éclatant que celui de ta mère ;

Mieux que Bellérophon j’ai vaincu la Chimère…

Ne me regarde pas d’un œil effarouché ;

Viens ! Je suis le dernier qui t’aurai chevauché.

Par le ciel boréal où mes yeux ont su lire,

Ton vol m’emportera vers la céleste Lyre ;

Car mes doigts fatigués, sous l’archet souverain,

D’avoir fait retenir l’or, l’argent et l’airain,

Veulent, à la splendeur de la clarté première,

Faire enfin résonner des cordes de lumière !... »

………………………………………………...

Il renâcle, il s’ébroue, il hennit, et ses crins

Se lèvent ! C’est l’instant. Saute-lui sur les reins !

Son aile, qui se gonfle en un frisson de plume,

Palpite dans la nuit ou Sirius s’allume.

Pars ! Tu l’abreuveras au grand fleuve du ciel,

Qui roule à flots d’argent le lait torrentiel…

………………………………………………...

Enfonce le zénith et, riant de l’abîme,

Monte plus loin, plus haut, dans l’azur plus sublime !

Que l’envergure d’or du grand Cheval ailé

Projette une ombre immense en l’éther étoilé

Et que son battement d’ailes multicolore

Fasse osciller la flamme aux astres près d’éclore.

Monte ! Pousse plus haut l’essor de l’étalon

Vertigineux ! Va, monte ! Et, battant du talon

Le Monstre que ton bras irrésistible dompte,

Monte encore, toujours, éternellement ! Monte !

 

 

Pégase attelé - Alice de Chambrier

 

Oh ! qui dira jamais la douleur impuissante

De Pégase arrêté dans son essor divin

Et qui sent tressaillir son aile frémissante

Sous le harnais pesant qu’il veut briser en vain !

 

Son être est dévoré par un espoir immense.

Il voudrait s’élancer dans l’air étincelant ;

Mais sur le champ étroit que son maître ensemence

Il doit traîner le soc d’un pas égal et lent.

 

Et comme, malgré lui, sa passion l’anime,

Comme il cherche toujours à reprendre son vol,

Le paysan, craignant cette douleur sublime,

Cherche le sûr moyen de l’attacher au sol.

 

Il met le fier coursier entre deux bœufs tranquilles

Qui du matin au soir s’en vont indifférents,

Sans désirs insensés, sans rêves inutiles,

Ouvrant droit devant eux leurs yeux mornes et grands.

 

Que peuvent-ils savoir de la sauvage envie

Qui ronge ce captif vaincu par le destin !

Marcher paisiblement sur la route suivie,

Puis la nuit, au bercail, dormir jusqu’au matin ;

 

Voir chaque jour passer, lent, calme et monotone,

Sans que nul incident n’en traverse le cours ;

Toujours du même point voir l’astre qui rayonne

Marquer également les heures et les jours :

 

Voilà leur existence invariable et douce,

Qui suffit à leurs goûts, et n’a pour excitant

Que l’aiguillon du maître et les gros mots qu’il pousse

Quand leurs pas ralentis s’attardent un instant....

 

Et le noble coursier, dont le vol magnifique

Effleurait en passant les astres radieux,

Doit remplir, enchaîné, ce travail prosaïque,

Et, triste, se courber sous un joug odieux.

 

Ah ! n’est-ce donc pas là ton image, ô génie,

Toi que ton aile d’or veut emporter au ciel,

Parmi ces régions d’où la sainte harmonie

Te jette les accents de son mystique appel !

 

Tu ne peux lui répondre et t’élancer vers elle,

Tu ne peux t’abîmer dans l’azur étoilé,

Tu ne peux, indomptable et sauvage rebelle,

Poursuivre ton désir et ton rêve envolé !

 

Ô malheureux captif en des chaînes cruelles,

Qui d’air et de clarté seras toujours épris,

Comme Pégase aussi tu sens frémir tes ailes,

Et sur le sol obscur tu restes incompris !

 

Sur la route uniforme et par chacun suivie,

Sombre tu dois marcher, et ta pensée, hélas !

Devant les vérités amères de la vie,

Se courbe sous un joug qui ne se brise pas.

 

Et la réalité, ce laboureur austère,

T’attelle, dédaignant tes plus nobles élans,

Entre l’indifférence et la rude misère,

Ces bœufs puissants et lourds qui s’en vont à pas lents.