Dialogues de Pégase

DIALOGUE DE PEGASE ET DU VIEILLARD

 

PÉGASE.

Que fais-tu dans tes champs, au coin d’une masure ?

 

LE VIEILLARD.

 

J’exerce un art utile, et je sers la nature ;

Je défriche un désert, je sème, et je bâtis1,

 

PÉGASE.

 

Que je vois en pitié tes sens appesantis !

Que tes goûts sont changés, et que l’âge te glace !

Ne reconnais-tu plus ton coursier du Parnasse ?

Monte-moi.

 

LE VIEILLARD.

 

Je ne puis. Notre maître Apollon,

Comme moi, dans son temps fut berger et maçon.

 

PÉGASE.

 

Oui ; mais rendu bientôt à sa grandeur première,

Dans les plaines du ciel il sema la lumière ;

Il reprit sa guitare ; il fit de nouveaux vers ;

Des filles de Mémoire il régla les concerts.

Imite en tout le dieu dont tu cites l’exemple :

Les doctes sœurs encor pourraient t’ouvrir leur temple ;

Tu pourrais, dans la foule heureusement guidé,

Et, suivant d’assez loin le sublime Vadé,

Retrouver une place au séjour du génie.

LE VIEILLARD.

 

Hélas ! j’eus autrefois cette noble manie.

D’un espoir orgueilleux honteusement déçu,

Tu sais, mon cher ami, comme je fus reçu,

Et comme on bafoua mes grandes entreprises :

A peine j’abordai, les places étaient prises.

Le nombre des élus au Parnasse est complet ;

Nous n’avons qu’à jouir : nos pères ont tout fait :

Quand l’œillet, le narcisse, et les roses vermeilles,

Ont prodigué leur suc aux trompes des abeilles,

Les bourdons sur le soir y vont chercher en vain

Ces parfums épuisés qui plaisaient au matin.

 Ton Parnasse d’ailleurs, et ta belle écurie,

Ce palais de la Gloire, est l’antre de l’Envie.

Homère, cet esprit si vaste et si puissant,

N’eut qu’un imitateur, et Zoïle en eut cent.

Je gravis avec peine à cette double cime

Où la mesure antique a fait place à la rime,

Où Melpomène en pleurs étale en ses discours

Des rois du temps passé la gloire et les amours.

Pour contempler de près cette grande merveille,

Je me mis dans un coin sous les pieds de Corneille.

Bientôt Martin Fréron, prompt à me corriger,

M’aperçut dans ma niche, et m’en fit déloger.

Par ce juge équitable exilé du Parnasse,

Sans secours, sans amis, humble dans ma disgrâce,

Je voulus adoucir par des égards flatteurs,

Par quelques soins polis, mes frères les auteurs.

Je n’y réussis point ; leur bruyante séquelle

A connu rarement l’amitié fraternelle :

Je n’ai pu désarmer Sabotier mon rival.

Le Parnasse a bien fait de n’avoir qu’un cheval :

Si nous en avions deux, ils se mordraient sans doute.

J’ai vu les beaux esprits, je sais ce qu’il en coûte.

Il fallut, malgré moi, combattre soixante ans

Les plus grands écrivains, les plus profonds savants,

Toujours en faction, toujours en sentinelle :

Ici c’est l’abbé Guyon, plus bas c’est La Beaumelle.

Leur nombre est dangereux. J’aime mieux désormais

Les languissants plaisirs d’une insipide paix.

 Il faut que je te fasse une autre confidence :

La peste, comme on sait, console de l’absence ;

Les frères, les époux, les amis, les amants,

Surchargent les courriers de leurs beaux sentiments.

J’ouvre souvent mon cœur en prose ainsi qu’en rime ;

J’écris une sottise, aussitôt on l’imprime.

On y joint méchamment le recueil clandestin

De mon cousin Vadé, de mon oncle Bazin.

Candide, emprisonné dans mon vieux secrétaire,

En criant : Tout est bien, s’enfuit chez un libraire ;

Jeanne et la tendre Agnès, et le gourmand Bonneau,

Courent en étourdis de Genève à Breslau.

Quatre bénédictins, avec leurs doctes plumes,

Auraient peine à fournir ce nombre de volumes.

On ne va point, mon fils, fût-on sur toi monté,

Avec ce gros bagage à la postérité.

Pour comble de malheur, une troupe importune

De bâtards indiscrets, rebut de la fortune,

Nés le long du charnier nommé des Innocents,

Se glisse sous la presse avec mes vrais enfants.

C’en est trop. Je renonce à tes neuf immortelles

J’ai beaucoup de respect et d’estime pour elles ;

Mais tout change, tout s’use, et tout amour prend fin.

Va, vole au mont sacré ; je reste en mon jardin.

 

PÉGASE.

 

Tes dégoûts vont trop loin, tes chagrins sont injustes.

Des arts qui t’ont nourri les déesses augustes

Ont mis sur ton front chauve un brin de ce laurier

Qui coiffa Chapelain, Desmarets, Saint-Didier,

N’as-tu pas vu cent fois à la tragique scène,

Sous le nom de Clairon, l’altière Melpomène,

Et l’éloquent Lekain, le premier des acteurs,

De tes drames rampants ranimant les langueurs,

Corriger, par des tons que dictait la nature,

De ton style ampoulé la froide et sèche enflure ?

De quoi te plaindrais-tu ? Parle de bonne foi :

Cinquante bons esprits, qui valent mieux que toi,

N’ont-ils pas, à leurs frais, érigé la statue

Dont tu n’étais pas digne, et qui leur était due ?

Malgré tous tes rivaux, mon écuyer Pigal

Posa ton corps tout nu sur un beau piédestal ;

Sa main creusa les traits de ton visage étique,

Et plus d’un connaisseur le prend pour un antique.

Je vis Martin Fréron, à le mordre attaché,

Consumer de ses dents tout l’ébène ébréché.

Je vis ton buste rire à l’énorme grimace

Que fit, en le rongeant, cet apostat d’Ignace.

Viens donc rire avec nous ; viens fouler à tes pieds

De tes sots ennemis les fronts humiliés.

Aux sons de ton sifflet, vois rouler dans la crotte

Sabatier sur Clément, Patouillet sur Nonotte ;

Leurs clameurs un moment pourront te divertir.

 

LE VIEILLARD.

 

Les cris des malheureux ne me font point plaisir.

De quoi viens-tu flatter le déclin de mon âge ?

La jeunesse est maligne et la vieillesse est sage.

Le sage en sa retraite, occupé de jouir,

Sans chercher les humains, et pourtant sans les fuir,

Ne s’embarrasse point des bruyantes querelles

Des auteurs ou des rois, des moines ou des belles.

Il regarde de loin sans dire son avis,

Trois États polonais doucement envahis ;

Saint Ignace dans Rome écrasé par saint Pierre,

Ou Clément dans Paris acharné sur Le Mierre.

Dans ses champs cultivés, à l’abri des revers,

Le sage vit tranquille, et ne fait point de vers.

Monsieur l’abbé Terray, pour le bien du royaume,

Préfère un laboureur, un prudent économe,

A tous nos vains écrits, qu’il ne lira jamais.

Triptolème est le dieu dont je veux les bienfaits.

Un bon cultivateur est cent fois plus utile

Que ne fut autrefois Hésiode ou Virgile.

Le besoin, la raison, l’instinct doit nous porter

A faire nos moissons plutôt qu’à les chanter ;

J’aime mieux t’atteler toi-même à ma charrue,

Que d’aller sur ton dos voltiger dans la nue.

 

PÉGASE.

 

Ah, doyen des ingrats ! ce triste et froid discours

Est d’un vieux impuissant qui médit des amours.

Un pauvre homme épuisé se pique de sagesse.

Eh bien, tu te sens faible, écris avec faiblesse ;

Corneille en cheveux blancs sur moi caracola,

Quand en croupe avec lui je portais Attila ;

Je suis tout fier encor de sa course dernière.

Tout mortel jusqu’au bout doit fournir sa carrière ;

Et je ne puis souffrir un changement grossier.

Quoi ! renoncer aux arts, et prendre un vil métier !

Sais-tu qu’un villageois sans esprit, sans science,

N’ayant pour tout talent qu’un peu d’expérience,

Fait jaunir dans son champ de plus riches moissons

Que n’en eut Mirabeau par ses doctes leçons ?

Laisse un travail pénible aux mains du mercenaire,

Aux journaliers la bêche, aux maçons leur équerre :

Songe que tu naquis pour mon sacré vallon ;

Chante encore avec Pope, et pense avec Platon ;

Ou rime en vers badins les leçons d’Épicure,

Et ce Système heureux qu’on dit de la nature.

Pour la dernière fois veux-tu me monter ?

 

LE VIEILLARD.

 

Non.

Apprends que tout système offense ma raison.

Plus de vers, et surtout plus de philosophie.

A rechercher le vrai j’ai consumé ma vie ;

J’ai marché dans la nuit sans guide et sans flambeau :

Hélas ! voit-on plus clair au bord de son tombeau ?

A quoi peut nous servir ce don de la pensée,

Cette lumière faible, incertaine, éclipsée ?

Je n’ai pensé que trop. Ceux qui par charité

Ont au fond de leur puits noyé la vérité

Font repentir souvent l’imprudent qui l’en tire.

Je me tais. Je ne veux rien savoir, ni rien dire.

 

PÉGASE.

 

Eh bien, végète et meurs. Je revole à Paris

Présenter mon service à de profonds esprits ;

Les uns, dans leurs greniers fondant des républiques ;

Les autres ébranchant les verges monarchiques.

J’en connais qui pourraient, loin des profanes yeux,

Sans le secours des vers, élevés dans les cieux,

Émules fortunés de l’essence éternelle,

Tout faire avec des mots, et tout créer comme elle.

Ils ont besoin de moi dans leurs inventions.

J’avais porté René parmi ses tourbillons ;

Son disciple plus fou, mais non pas moins superbe,

Était monté sur moi quand il parlait au Verbe.

J’ai des amis en prose, et bien mieux inspirés

Que tes héros du Pinde aux rimes consacrés ;

Je vais porter leurs noms dans les deux hémisphères.

 

LE VIEILLARD.

 

Adieu donc ; bon voyage au pays des chimères !

 

 

DIALOGUE DE PEGASE ET DE CLEMENT

 

 

CLEMENT

 

Qu'est-ce donc ? dès l'aurore on assiège ma porte ?

On peut à son aise, en ce triste Univers,

Composer savamment de la Prose ou des Vers !

C'est quelque Auteur, je gage.

 

PEGASE

 

A peu près, que t'importe ?

 

CLEMENT

 

S'avisa-t-on jamais de venir si matin ?

Les instants me sont chers ; laisse-moi, je te prie :

J'éprouve en ce moment les douceurs de la vie,

Et j'écris, avec goût, du mal de mon prochain.

Va-t-en ; je n'ouvre pas.

 

PEGASE

 

L'ami, je suis Pégase.

Mon voyage à Ferney m’a donné de l'humeur :

Ouvre ; nous médirons du vieux Agriculteur.

 

CLEMENT

 

Nous médirons ! Attends, que j'achève ma phrase.

Comme te voilà fait !... Par quel sort inhumain !....

PEGASE

 

Sais-tu bien, qu'entraîné clans ma course immortelle,

J'ai fait, depuis Homère, un terrible chemin !

Allons, héberge-moi : je te serai fidèle,

Je mordrai les passants, j'adopterai tes goûts.,

Me cabrant, regimbant, ombrageux et jaloux,

Pour mieux te ressembler, et te prouver mon zèle.

 

CLEMENT

 

Il parle avec esprit ! Tu ne voles donc plus ?

 

PEGASE

 

Maïs je vais quelquefois à petites journées.

J'ai vécu, mon très-cher, quatre à cinq mille années :

De vieillesse et d'ennui j'ai les jarrets perclus.

Apollon a souvent changé mes destinées.

Si je crois ce qu'où dit, Méduse m'enfanta.

Je fis de mes talons jaillir une fontaine ;

Bellérophon sur moi courut la prétentaine ;

Pour battre la chimère au Diable il m'emporta ;

Je me nourris longtemps des gazons d’Hippocrène

Comme un franc étourdi, Pindare me monta.

( Votre Rousseau depuis imita ses caprices)

Multipliant sous lui mes écarts vagabonds,

Sur la cime des rocs, au bord des précipices,

Je m'élançais alors et par sauts et par bonds.

Moschus, Anacréou, plein d'adresse et de grâce

Me remirent au pas : escorté par les jeux,

En bon Epicurien, je vivais avec eux,

Et je paissais les fleurs qui parfumaient leur trace.

L'Amante de Phaon venait chaque matin

M'offrir, en souriant, des roses dans sa main.

Sophocle m'exerça par ses courses hardies

Euripide, moins fort, n'en eut pas moins d'ardeur.

Eschyle échevelé me remplit de terreur ;

Nous paraissions tous deux poussés par les furies.

J'abandonnai la Grèce au bruit du nom Romain.

Je fus légèrement manégé par Horace ;

Ovide m'égara dans le plus doux chemin ;

Lucrèce indépendant m'inspira son audace,

Juvenal me soumit avec un bras d'airain,

Par Virgile aguerri, je bronchai sous le Stace,

Et je voyais de loin arriver mon déclin.

Longtemps on me crut mort : craignant la barbarie,.

J'avais paisiblement regagné l'écurie.

Le Dante, avec humeur, vint m'en tirer soudain.

L'œil morne et ténébreux, conforme à son génie,

Regrettant les vallons de l'antique Ausouie

En croupe je portai le Spectre d'Ugolin.

Peintre de l'enjouement, honneur de l'Italie,

L'Arioste accourut avec un front serein ;

J'adoptai l'Hippogriffe, enfant de sa folie,

Et bientôt je livrai mon dos et mon destin

Au Chantre intéressant de la tendre Herminie....

Tous ces Cavaliers-là m'avoient mené grand train ;

J'avais l'oreille basse et les ailes traînantes.

Il fallut réparer mes forces languissantes :

Mais sur les bords François je reparus enfin.

Malherbe, parmi vous, ennoblit mon allure ;

De la palme lyrique il ombragea mon front.

Je jetai Chapelain au bas du double Mont ;

En embrassant Gombault il roula sur Voiture.

Molière prit leur place, et me fit détaler.

La Fontaine indulgent et plein de bonhomie,

Guidé par la nature, et par ma fantaisie,

Me suivit, sans mot dire, où je voulus aller.

La houssine à la main, Boileau, grave et sévère,

Châtia de mon vol l'aisance irrégulière :

Je ne pus avec lui faire un pas sans trembler.

Je l'estimais beaucoup, mais je ne l'aimais guère.

Corneille vint à moi : son fier et noble aspect

Sans trop m'effaroucher m'imprima du respect.

De son bras, vigoureux je ressentis l'atteinte ;

Il me fit pénétrer dans le palais des Rois :

Tous mes crins se dressaient aux accents de sa voix,

Et, tant qu'il m'a conduit, j'ai méconnu la crainte.

Il me brusquait par fois, c’était assez, son ton ;

Il fallut nous quitter, et j'acquis, sous Racine,

Des mouvements plus doux, une bouche plus fine.

Dans des sentiers sanglants je suivis Crébillou :

Quoiqu'il fut violent, j'aimais son caractère.

Il dédaignait les lieux frayés par d'autres pas,

Et, malheureusement, j'étais déjà bien las,

Quand il fallut encor galoper sous Voltaire.

 

CLEMENT

 

Celui-là, par exemple, a dû te rudoyer.

 

PEGASE

 

Mais, non : s'il m'en souvient, il eut la main légère.

Je le vis autrefois, ferme dans l’étrier,

Courant, bride abattue, et, malgré ma colère,

Il faut que j'en convienne, il est bon écuyer.

 

CLEMENT

 

La rage de louer aujourd'hui te domine.

Vieux Pégase, sois vrai : c'est à coups d'éperon,

Qu'il te forçait d’aller, quand, sur ta maigre échine,

Il nous est apparu dans le sacré vallon ;

Lorsque tu voiturais sa dolente Nanine,

Son mugissant Oreste et son froid Cicéron

Et le triste Orphelin, soi-disant de la Chine,

Eriphile, Zulime, et Pandore, et Samson.

O cheval illettré, ton mauvais goût m'irrite !

Quoi ! sur Voltaire encor tu n'es pas éclairé ?

Sa jeune Sophonisbe, en un jour décrépite,

Et ses Guebres transis ne t'ont pas déferré ?

Vas traîner, si tu peux, en dépit de l'envie,

Le char mal attelé de ses sots Triumvirs,

Et ce lourd taureau blanc, fruit de ses vieux loisirs

Et ce bûcher mesquin, vrai tombeau d'Olimpie.

PEGASE

 

Vas ; l'injustice perce et lui rend tous ses droits.

Je devrais t'envoyer le prix de ta tirade ;

Mais, je veux bien encor t'épargner cette fois.

Cite, cite du moins, Brutus, la Henriade,

Cet immortel tableau du meilleur de vos Rois :

Cite ce Mahomet, monument du génie,

Où la force du style est jointe à l'harmonie,

Dont le vaste intérêt, et l'époque et les mœurs',

Dont le coloris mâle, et la pompe énergique,

Transmettent à grands traits aux yeux des spectateurs,

Ln sombre majesté de Melpomène antique.'

De ta fureur burlesque interrompant le cours,'

Rappelle-toi Tancrède, et Mèrope, et Zaïre,

L'aimable Adélaïde, et Vendôme, et Nemours,"

Les sauvages vertus de la sensible Alzire,

Tous ces écrits charmants, dictés par les Amours,

Que l'on revoit cent fois, que cent fois on veut lire,

Qu'un peuple délicat ne cesse d'adorer,

Que tu saurais chérir, si tu savais pleurer.

Ouvre, insigne menteur, ces annales brillante »,

Où chaque Nation contemple ses erreurs,

Ses Tyrans, ses fléaux, surtout ses bienfaiteurs ;

Où Rome reconnaît ses brigues insolentes ;

Où la Philosophie, avec légèreté,

Des attentats des sots venge l'humanité,

Frappe indistinctement d'un joyeux anathème

Les Moines, les Abbés, les Papes, les Catins,

Insulte aux oppresseurs de vous autres humains,

Et montre à l'Univers la liberté qu'il aime.

Pour détromper ton fiel, jette, jette les yeux

Sur ces riens enchanteurs, délices de vos Belles,

De l'enjouement François restes si précieux,

Toujours accumulés, sans peser sur mes ailes.

 

CLEMENT

 

Bavard impitoyable, as-tu bientôt fini

Ce long panégyrique aussi plat que toi-même ?

Apprends que, devant moi, l'éloge est un blasphème.

Tremble ! ton sot babil sera bientôt puni,

Et je t'attends, Barbare, à ma lettre septième.

 

PEGASE

 

Fort bien, applaudis-toi d'un fatras ténébreux,

Ou tu voudrais flétrir ce qu'au Pinde on renomme,

Libelle scholastique, où tu crois, malheureux ^

Qu'il importe au bon goût d'insulter un grand homme*

Vas, vas ; contre Nestor Thersite eut beau crier,

On ne l'écouta pas ( je l'ai lu dans Homère ) ;

Ton destin est le même, et ta sotte colère

Que le chardon nourrit, n'atteint point au Laurier.

 

CLEMENT

 

C'est trop :de mon courroux je ne suis plus le maitre.

Mon encre.. mes crayons... tu sauras qui je suis ;

Il parle de Laurier ! devant moi !... Je frémis...

A moi, Moutard, à moi ! viens me venger d'un traitre.

 

PEGASE

 

O Pédant, plus fougueux et plus rétif que moi !

Je rougis que vers toi l'humeur m'ait pu conduire,

Je retourne à Ferney demander de l'emploi,

Et me purger de l'air qu'en ces lieux on respire.

La justice et l'honneur m'en imposent la Loi ;

L'asile de Voltaire est encor mon empire.

Je le vois : son nom seul te cause un juste effroi ;

Rampe et siffle à ses pieds.... adieu, je me retire.

Subalterne Zoïle, Aristarque sans foi,.

Tu me dégoûterais même de la satyre,

Et les chevaux ailés ne sont pas faits pour toi.