Narcisse en leurres (3)

Publié le par Koka

L'histoire de Narcisse, comme la plupart des mythes anciens, a inspiré toutes sortes d'artistes. Un petit florilège de peintures diverses, de tous les genres. On aime ou on n'aime pas. J'ai une préférence pour la peinture de François le Moine, plus colorée. Même si dans cette image Narcisse ressemble à une jolie fille.

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Mais ma préférence va surtout à l'oeuvre de Dali. Je vous l'avais promis, voici donc l'intervention de ce génie surréaliste. 

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Narcisse est sur la gauche. En Jaune. On ne le voit pas au premier abord, puis son corps prend forme, agenouillé dans l'eau, la tête sur le genou, les bras pendants. Regarde-t-il l'eau oui lui-même ? On a l'impression qu'il n'est pas fasciné par sa propre image comme le jeune homme du mythe, mais qu'il porte toute la tristesse du monde sur ses épaules. Derrière lui, une montagne rougeoyante, et un groupe de silhouettes donnent l'impression de danser, de se parler, accentuant encore la solitude de Narcisse.

Sur la droite, la scène et les couleurs changent. De l'or et du rouge, on passe aux teintes tristes, bleu, blanc, gris. Les doigts d'une main qui tiennent un oeuf reprennent la forme du corps de Narcisse, au reflets près. Les doigts sont fins, presque comme ceux d'un cadavre : de la mort surgit la vie sous la forme d'un oeuf dont sort une fleur, un narcisse. Comme une menace pour cette vie nouvelle, des fourmis escaladent, quasiment imperceptibles, la main. A côté, un chien mange un morceau de chair - celle de Narcisse mort ? - et à l'arrière plan, sur un échiquier, un statue sur un piédestal. Comme pour dire que c'est par jeu que les hommes tentent de se dresser au dessus des autres.

J'aime cette toile parce que même si on n'est pas sur de comprendre ce qu'on voit, il en ressort une dichotomie - surtout grâce aux couleurs - encore renforcée par la symétrie de la composition et des formes. Narcisse, en pleine introspection, aimante les regards et les séduit par les teintes chaudes, alors que la métaphore de la renaissance et de l'oeuf, sur la droite, dérange. En se perdant dans ce labyrinthe de surréalisme, on se rappelle que la beauté et l'estime de soi ne sont qu'un artifice, piège trompeur où il ne faut pas s'égarer.

Il est intéressant de savoir que Dali a longuement commenté son oeuvre, à travers un texte que vous pouvez lire ici. De là à comprendre ce qu'il a vraiment voulu représenter, il y a un monde, mais vous pouvez aussi lire ici une autre explication, qui je vous l'avoue ne m'a pas beaucoup éclairée.


2010-11-21_3.jpgLes poètes aussi se sont bien sur intéressés au mythe, en plus de la fleur. Comment n'être pas fasciné par cette histoire qui comprend l'amour impossible (celui d'Echo pour Narcisse, et bien sur celui de Narcisse pour lui-même), le destin tragique des héros romantiques, la fin douce-amère qu'est cette renaissance florale. Ce mythe ne nous renvoie pas à nos peurs ou nos espoirs, mais nous remet en question dans notre relation aux autres. En écoutant cette histoire, on se demande si on fait assez attention à ceux qui nous entourent, ou si au contraire, on ne blesse pas parfois involontairement d'autres qui ne veulent que nous aimer. Alors que la société d'aujourd'hui nous incite à nous épanouir, à "penser à soi", une petite plongée dans ce type d'introspection ne peut à mon avis pas faire de mal !!

Pour en revenir à la poésie, Philippe Habert (1606-1638) nous donne la morale du mythe, comme une menace planant sur nos têtes. Comme pour nous prévenir de la futilité de l'amour de soi. Comme pour nous empêcher de nous leurrer en oubliant d'aimer les autres.


Epris de l'amour de moi-même,

Du Berger que j'étais je devins une Fleur ;

Faites profit de mon malheur,

Vous que le Ciel orna d'une beauté suprême ;

Et pour en eviter les coups,

Puisqu'il faut que tout aime, aimez d'autres que vous.

Philippe HABERT, Le narcisse (madrigal)


Et parce que je ne peux m'en empêcher, mais je ne me perdrai pas dans d'interminables explications, ça serait dommage, je vous laisse découvrir une partie des nombreuses interprétations du mythe par Paul Valery - dans son oeuvre, ce personnage représente une quasi fascination, puisqu'il a publié huit textes sur ce thème, sur une période de 50 ans. Vous pouvez découvrir le texte intégral en cliquant sur le titre de cette oeuvre.


Mais moi, Narcisse aimé, je ne suis curieux

  Que de ma seule essence ;

Tout autre n’a pour moi qu’un cœur mystérieux,

Tout autre n’est qu’absence.

Ô mon bien souverain, cher corps, je n’ai que toi !

Le plus beau des mortels ne peut chérir que soi...

  Douce et dorée, est-il une idole plus sainte,

De toute une forêt qui se consume, ceinte,

Et sise dans l’azur vivant par tant d’oiseaux ?

Est-il don plus divin de la faveur des eaux,

Et d’un jour qui se meurt plus adorable usage

Que de rendre à mes yeux l’honneur de mon visage ?

Naisse donc entre nous que la lumière unit

De grâce et de silence un échange infini !

  Je vous salue, enfant de mon âme et de l’onde,

Cher trésor d’un miroir qui partage le monde !

Ma tendresse y vient boire, et s’enivre de voir

Un désir sur soi-même essayer son pouvoir !

Fragments du NarcissePaul Valéry

Publié dans Mythologie et symboles

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skya1 03/09/2011 16:20



"Mais moi, Narcisse aimé, je ne suis curieux


Que de ma seule essence (...)"


je l'ai trouvé le Narcisse de Valéry !!! mise en scène de Louis Latourre interprètes non identifiés c'est ici:


http://www.youtube.com/watch?v=89jqHmzCyxo


 


 



Koka 05/09/2011 09:40



Oh merci !! Même si les interprètes sont "non identifiés", c'est touchant de voir ce poème "dit" !!



Josette 25/11/2010 13:10



je viens de retrouvé ce Narcisse de pré vert...(pardon jeu de mot digne d'un almanach !)


Narcisse (Jacques Prévert – Spectacle)


 


Narcisse se baigne nu


De jolies filles nues viennent le voir


Narcisse sort de l’eau s’approche d’elles


et s’aperçoit qu’il n’est plus tout à fait le même


Quelque chose en lui a changé »


Il se caresse de la main


étonné de donner sans le vouloir ni le savoir


comme un jeune cheval entier


les preuves de sa naissante virilité


Et retourne dans l’eau


plus ébloui que gêné


Et regarde les filles


puis


dans l’eau à mi-corps se regarde encore


Et voit


par un phénomène de réfraction


un bâton brisé


Il se noie


 


Déçu enfantinement désespéré.


 



Koka 25/11/2010 16:42



Que c'est joli !


Merci de tes partages !!



michelaise 24/11/2010 18:40



C'est vrai Lily, ô combien, que l'équilibre entre narcissisme et altruiste est difficile à trouver.


Je n'avais pas remarqué que le Cararage présente une image brouillée, vieillie ??? pourquoi pas de Narcisse dans l'eau



Koka 25/11/2010 16:38



@Lily : je n'avais pas remarqué non plus, pour l'image du Caravage... Et ce que tu dis est vrai à propos de l'équilibre difficile entre soi et les autres.


@Michelaise : on ne peut qu'approuver, n'est-ce pas ?



Lily 24/11/2010 14:22



Un article dense et complexe sur un sujet qui t'a passionné et qui n'en finit pas de nous interroger. Parmi les peintures, celle du Caravage a ma préférence. J'y remarque que le reflet de
Narcisse le représente en plus âgé.


Pour ce qui est de Dali, il fait partie du courant avant-gardiste et je m'y retrouve sans vraiment m'y retrouver. J'aime que la scène soit dépouillée de son aspect réaliste et concret pour
toucher au symbolisme et à la force qu'exercent sur nous les couleurs. J'y vois le drame humain de la solitude qui conduit à la mort. Une fleur est sur le point d'éclore ... Mais est-ce 
suffisant ? Ne sommes nous pas en droit d'espérer plus ? Ne sommes nous pas davantage attirés par ce groupe humain, sur le chemin près du rocher ? Dali dans le poème, à la fin, évoque Gala, la
muse, l'aimée, la femme qui peut-être ... lui a fait découvrir (Je ne sais) ce que c'est qu'aimer.


Pour ma part, je pense qu'il est bon d'être un peu narcissique, pour se construire, prendre de l'assurance, mais que la création de liens conditionne notre aptitude au bonheur. Se connaitre peut
devenir une obsession qui nous tire constemment comme un chien fou et tyrannique vers des horizons de solitude et de dureté. N'est-ce pas aussi dans le regard des autres, amis ou pas, que nous
nous découvront ? Oui, la société prône trop la réalisation personnelle, mais c'est en réaction à une époque où il était jugé coupable de s'intéresser à soi. Equilibre toujours difficile et
précaire ! Bonne après-midi Koka.



ecureuilbleu 23/11/2010 21:23



Merci pour cet article très complet sur le mythe de Narcisse et bisous