Le rêve d'Icare (1)

Publié le par Koka

2010-10-28-icare.jpgLes mythes, en traversant le temps, parviennent jusqu’à nous et deviennent une partie de notre inconscient collectif. Les mythologies grecques et romaines font partie des plus prégnantes.

Aujourd’hui, et pour quelques jours, je voudrais m’arrêter sur l’histoire d’Icare. Ce mythe est l’un des plus célèbres, et rares sont ceux qui ne connaissent pas les grandes lignes de ce récit, qui fait naître en nous des idées de grandeur et de puissance, ainsi que des appréhensions liées aux dangers de la connaissance et de la technologie.

Et pourtant, quand on se penche sur l’apparition d’Icare dans les récits antiques, il n’apparaît que comme « faire valoir » de son père, Dédale, génie créatif, plein de sagesse et de pondération. C’est bien Dédale qui a construit le fameux labyrinthe, et c’est aussi lui qui a permis à son fils de voler. Icare, de son côté, représente une jeunesse impétueuse et ignorante, qui n’a rien fait d’autre de sa vie que subir les créations de son père. En utilisant à mauvais escient les connaissances de son père, il travaille à sa propre destruction et finit par se brûler les ailes.

Mais penchons-nous un instant sur les Métamorphoses d’Ovide (je vous épargne le texte original !!), qui est bien le texte « fondateur » du mythe :

Durant ce temps, Dédale avait pris en haine la Crète et son long exil. Il ressentait la nostalgie de son pays natal et, voyant la mer fermée devant lui, il dit : « Que les terres et les ondes me fassent obstacle, soit ! Mais le ciel reste ouvert. Nous irons par là ; Minos peut bien maîtriser tout, il n'est pas maître de l'air. » Sur ces paroles, il se concentre sur un art inconnu et impose à la nature des lois nouvelles. En effet, il dispose des plumes régulièrement, commençant par la plus petite, les plus courtes suivant les longues : on les croirait poussées sur un plan incliné ; c'est ainsi qu'un jour apparut peu à peu la flûte rustique, faite de roseaux inégaux. Alors, il attache les plumes centrales avec du lin et celles d'en bas avec de la cire, et, une fois ainsi disposées, il les incurve légèrement pour imiter les vrais oiseaux. Le petit Icare se tenait près de lui et, le visage rayonnant, ignorant qu'il manipulait un danger pour lui, tantôt il saisissait les plumes déplacées par la brise vagabonde, tantôt, à l'aide de son pouce, il amollissait la cire blonde, et par ses jeux entravait le travail étonnant de son père.

Lorsqu'il eut mis la dernière main à l'œuvre entreprise, l'artisan équilibra lui-même son corps entre ses deux ailes et resta suspendu dans l'air qu'il mettait en mouvement. Il équipa aussi son fils et dit : « Icare, je te conseille de voler sur une ligne médiane, car, si tu vas trop bas, l'eau risquerait d'alourdir tes plumes, et trop haut, le feu du soleil pourrait les brûler. Vole entre les deux. Ne regarde ni le Bouvier, ni Hélicé ni l'épée brandie d'Orion, c'est mon ordre ; suis ta route, en me prenant pour guide ! » En même temps, il lui transmet les règles du vol et adapte à ses épaules des ailes qu'il ne connaît pas.

Pendant que l'homme mûr s'affairait et donnait ses conseils, ses joues se mouillèrent et ses mains de père se mirent à trembler. Il donna à son fils des baisers qu'il ne répéterait plus et, soulevé par ses ailes, il s'envole le premier, soucieux de son compagnon, comme l'oiseau qui pousse du nid dans l'espace sa tendre progéniture ; Dédale l'exhorte à le suivre, l'initie à son art maudit, agite ses propres ailes et se retourne, regardant celles de son fils. Un pêcheur prenant des poissons à l'aide d'un roseau tremblant, un berger appuyé sur son bâton, un laboureur penché sur sa charrue, les virent, restèrent interdits et prirent pour des dieux ces êtres capables de voyager dans l'éther.

Déjà, sur leur gauche, se trouvait l'île de Junon, Samos – ils avaient dépassé Délos et Paros – ; sur leur droite se trouvaient Lébinthos et Calymné, riche en miel. C'est alors que l'enfant se sentit grisé par son vol audacieux, et cessa de suivre son guide ; dans son désir d'atteindre le ciel, il dirigea plus haut sa course. La proximité du soleil bientôt ramollit la cire parfumée qui servait à lier les plumes. La cire avait fondu ; Icare secoua ses bras dépouillés et, privé de ses ailes pour ramer, il n'eut plus prise sur l'air, puis sa bouche qui criait le nom de son père fut engloutie dans la mer azurée, qui tira de lui son nom.

De son côté, son malheureux père, qui n'est plus père désormais, déclara : « Icare, où es-tu ? Dans quel endroit dois-je te chercher ? » « Icare, » disait-il ; il aperçut sur l'eau des plumes, maudit son art et honora d'un tombeau le cadavre de son fils, et cette terre fut désignée par le nom du défunt inhumé.

Déjà, l’histoire d’Icare ne fait que quelques lignes, mais encore on se rend compte de la place prépondérante que prend Dédale, qui efface littéralement les aventures de son fils : la chute d’Icare est racontée en 90 mots, c’est tout dire ! Et pourtant, on le connaît mieux, aujourd’hui, que son ingénieux père. Pourquoi ?

L'Homme a toujours eu le désir d'imiter les oiseaux et de découvrir le secret du vol. Si c’est bien Dédale qui a créé artificiellement un homme oiseau, Icare représente l’envie des hommes de s’élever dans les airs : c’est lui qui est grisé par son expérience, et qui réussit à s’affranchir des contraintes terrestres, la moins importante de toutes n’étant pas la circonspection. Il est aussi devenu un avertissement contre l'orgueil humain, allégorie vivante de l’imprudence et de l’ivresse de la nouveauté. Mais, il est aussi le symbole de la témérité et du courage. Et en cela, il est beaucoup plus humain que son père, et en cristallisant dans un même corps nos espoirs et nos peurs, il est passé à la postérité.

Publié dans Mythologie et symboles

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herbert 02/07/2011 09:37



Bonjour, Koka.


La mythologie se niche souvent dans la courbe du fantastique...


Mais la sagesse et la raison y trouvent aussi leur place.


Merci beaucoup pour cette évocation. Oui, Dédéle et Icare.


Ou de l'art de savoir faire usage de ses connaissances...


N'esy-ce pas aussi vrai, aufourd'hui ?


Merci beaucoup.


Bisous.



Koka 04/07/2011 11:30



Mythologie, fantastique, espoir et morale sont étroitement liés. Et la sagesse, parfois, naît du rêve... C'est vrai que les mythes, aussi, restent toujours d'actualité, sont réinterprétables dans
chaque civilisation...


Bonne journée



Astheval 12/11/2010 12:51



Merci Koka pour ce rappel passionnant !



ecureuilbleu 31/10/2010 17:48



Tes trois articles sont passionnants. J'avais un peu oublié ce mythe. Bisous



Koka 02/11/2010 13:00



Merci ! Et bisous



le Pierrot 29/10/2010 10:54



Cela reste quand même une très jolie légende, j'apprécie plus particulièrement, car je vole en paramoteur, mais je ne tente pas de toucher le soleil, moua...bise koka, passe un bon week end...


 



Koka 29/10/2010 11:19



Heureusement que tu ne tentes pas d'aller jusqu'au soleil ! Je n'aurais pas envie de perdre ton regard moqueur sur tout un tas de choses !!


Le paramoteur doit donner des sensations incroyables, non ?


Bon week-end à toi !



LANGLAIS 29/10/2010 10:54



espérons qu'à l'instar d'ICARE notre témérité  a essayer d'écrire nous vaudra la postérité , non pour la  forme du moins je ne pense pas en ce qui me concerne  mais pour lle fond.


Merci de ta visite


amicalement



Koka 29/10/2010 11:18



Et même si nous ne réussissons pas à passer à la postérité, nous aurons essayé, et pour moi, faire de mon rêve - l'écriture - une réalité est déjà un acomplissement !!


Bises, à bientôt